Grammaire Tibétaine

Grammaire tibétaine


À PROPOS DE LA GRAMMAIRE TIBÉTAINE D’ALEXANDRA DAVID-NÉEL


       L’oeuvre d’Alexandra David-Néel (1868-1969) comprend une vingtaine de livres, de nombreux articles et une volumineuse correspondance publiée par les soins de Marie-Madeleine Peyronnet quelques années après la disparition de l’exploratrice. Traduits dans de nombreux pays, la plupart des livres sont constamment réédités depuis l’année de leur parution : Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Mystiques et magiciens du Tibet, Le sortilège du mystère, L’Inde où j’ai vécu, La puissance du néant, Le lama aux cinq sagesses, Le bouddhisme du Bouddha, Immortalité et réincarnation, etc.

       Parmi les travaux les moins connus de la grande dame de l’exploration figure une GRAMMAIRE TIBÉTAINE SIMPLIFIÉE restée à l’état de manuscrit, en partie dactylographié. « Lama Yongden », collaborateur et fils adoptif de l’orientaliste est présenté comme co-auteur.

       En introduction, Madame David-Néel précise ses intentions : fournir un document permettant un apprentissage relativement rapide de la langue. La grammaire s’adresse aussi bien « aux voyageurs, aux commerçants dont le but est de pouvoir communiquer avec les indigènes sans le concours d’un interprète, » qu’à ceux qui s’intéressent à « la littérature tibétaine et souhaitent devenir rapidement capables de lire des textes afin d’y puiser des renseignements concernant l’histoire, l’ethnographie, la philosophie, etc. ». Cette initiation ne présente aucune difficulté puisque « le tibétain peut s’apprendre presque aussi aisément que l’anglais, » écrit l’exploratrice…

       Aujourd’hui, les techniques de scannage permettent de mettre à la disposition des chercheurs cet essai original qui témoigne de l’état de la « langue de Lhassa » dans la première moitié du XXe siècle. Commencée en 1938 dans les Marches Tibétaines, la réalisation de cet ouvrage de 199 pages s’étala jusqu’en 1954, soit sur 16 ans. Harcelée sans cesse par les éditeurs avides de nouveaux textes, Alexandra eut toutes les peines du monde à mettre en forme cette grammaire, d’autant plus que les imprimeurs de cette époque ne possédaient pas de caractères tibétains dans leurs catalogues de polices. Ainsi cet écrit d’un genre particulier peut-il s’enorgueillir d’une longue histoire…


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       Alexandra fait une première allusion à son projet de grammaire dans la lettre qu’elle écrit à son époux le 9 octobre 1938 : « pour le moment, Albert m’aide à mettre sur pied une grammaire tibétaine à l’usage des Français ». L’exploratrice et son fils adoptif se trouvent alors en Chine, bloqués depuis plus d’un an à cause de la guerre sino-japonaise.

       Madame David-Néel était arrivée à Pékin en janvier 1937 avec l’intention de mener des recherches sur le taoïsme. Mais six mois plus tard, son séjour tourna à la catastrophe du fait de ce conflit imprévu : les Japonais attaquèrent la Chine en juillet 1937.

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Joëlle Désiré-Marchand, pour la Maison Alexandra David-Néel. 2011


       À ce moment, l’orientaliste séjournait dans un monastère bouddhique des Monts Wutaishan. Les premières rumeurs annonçant l’arrivée des avions japonais se répandirent du côté des monastères dès la fin de juillet. Après diverses péripéties passablement dangereuses, comme il peut s’en produire dans un contexte aussi troublé, Alexandra et Aphur-Albert Yongden réussirent à prendre le dernier train en partance pour le grand port de Hankéou (Hankow) où ils trouvèrent refuge pendant quelques mois. Cette ville devenant à son tour une cible pour l’ennemi, ils remontèrent le fleuve Yang-tsé, vers l’Ouest, jusqu’à Chungking. Comme les bombardements se rapprochaient dangereusement, la mère et le fils durent fuir de nouveau, cette fois vers Chengtu, la capitale du Sseu-tchouan où la sécurité ne se trouva pas plus assurée durablement.

En juillet 1938 ils s’établirent enfin à Tatsienlou (Dardsedo, Kangding) dans les Marches tibétaines. Hormis quelques alertes aériennes, cette petite capitale de la nouvelle province du Sikang resta à l’écart des hostilités. Alexandra et Yongden y demeurèrent jusqu’en 1943.

       La grammaire tibétaine fit partie du programme de travail qu’Alexandra s’était fixé pour meubler intelligemment cette période difficile : « Ayant terminé « Sous des nuées d’orage », je vais tâcher de finir, aussi vite que possible, la grammaire tibétaine, puis je me mettrai à un nouvel ouvrage pour Plon, « l’Ouest barbare de la grande Chine ». » écrit-elle à son mari le 2 septembre 1939.

       Pour contraignante et inquiétante qu’elle fût, cette immobilité forcée à Tatsienlou permit en effet à l’exploratrice de rédiger deux ouvrages : Magie d’amour et magie noire édité en 1938, puis Sous des nuées d’orage qui relate la fuite de la mère et de son fils devant les Japonais, livre publié en 1940. Dans la lettre du 16 mai de cette même année, Alexandra se félicite de sa grammaire : « Ma grammaire tibétaine est achevée, elle me paraît être un ouvrage pas mal réussi et unique dans son genre, par la manière dont le sujet est présenté. »

Et elle annonce la besogne suivante : L’Ouest barbare de la grande Chine. Cet ouvrage et tous les suivants ne paraîtront qu’après la fin de la guerre et le retour en Europe de leur auteure, en 1946. Entre temps, Philippe Néel était décédé : Alexandra avait appris la triste nouvelle en février 1941.

       C’est dans la correspondance d’Alexandra à sa première collaboratrice, la Britannique Maria Lloyd que nous pouvons suivre les étapes de la réalisation de cette grammaire. Quelques allusions figurent également dans deux lettres que l’exploratrice envoya à Maurice et Pauline Panquin, ses petits cousins de Belgique.

       Le 16 mai 1952, Alexandra écrit à Mrs Llyod qui lui dactylographiait ses textes : « Je me proposais de prendre un plein mois de repos avant d’attaquer la grammaire. Hélas ! les dieux ne le permettent pas. L’éditeur des Textes tibétains qui a paru sommeiller pendant 8 mois s’est brusquement réveillé ; il veut faire

paraître le livre en octobre et il demande que j’ajoute différentes choses à notre manuscrit.1  »

1 Extrait de la correspondance d’A. David-Néel à Marya Lloyd. Archives de la Maison Alexandra David-Néel.


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Joëlle Désiré-Marchand, pour la Maison Alexandra David-Néel. 2011



       Cet extrait de lettre donne une idée des activités de l’orientaliste depuis son retour en France : cinq livres parurent entre 1947 et 1952, sans compter articles, conférences et autres entretiens. Les trois premiers ouvrages étaient des récits de voyages ou des témoignages sur la vie quotidienne dans les pays où l’auteur avait séjourné : À l’Ouest barbare de la vaste Chine ; Au coeur des Himalayas, le Népal ; L’Inde, hier, aujourd’hui, demain. Les deux autres abordaient des thématiques spécialisées très novatrices à l’époque : Astavakra Gitâ. Discours sur le Vedanta advaïta ; Les enseignements secrets des bouddhistes tibétains. La vue pénétrante. Les textes tibétains dont il est question

dans la lettre à Mrs Llyod suivaient cette abondante production littéraire : ils seront publiés en 1952 sous le titre Textes tibétains inédits. La grammaire, qui n’intéressait sans doute guère les éditeurs, n’avait pas encore trouvé place dans ce programme plus que chargé : Alexandra souhaitait s’y remettre…

       Très vite le travail se révéla semé d’embûches sur le plan technique à cause de la graphie tibétaine. Le 15 juillet 1952, Alexandra prévient Mrs Llyod : « Nous allons avoir beaucoup de difficulté à mettre sur pied cette copie destinée à être : 1- composée à l’imprimerie avec des espaces blancs pour y écrire les caractères tibétains, puis 2- photographiée sur les épreuves de l’imprimerie qui auront été complétées. En ce qui vous concerne, il faudra laisser des espaces blancs dans lesquels on inscrira les mots tibétains de façon à ce que en les voyant, l’imprimeur juge de l’espace qu’il devra laisser dans la composition des épreuves. /…/ On peut trouver un certain plaisir à copier un livre où il y a des histoires, mais copier une grammaire ne peut être qu’un travail ennuyeux et pénible. Combien je vous sais gré de le faire. »

       Le 5 octobre 1952, Alexandra annonce à ses cousins Maurice et Pauline Panquin qu’elle termine sa grammaire tibétaine… qui lui « a donné beaucoup de mal »2. De fait elle achève la rédaction de l’ouvrage à la fin du mois (« il n’y a plus que l’appendice » - lettre du 22 octobre 1952 à Mrs Llyod), tout en continuant à mettre au point certains brouillons. Après avoir relu les pages dactylographiées par sa collaboratrice, elle écrit à celle-ci le 2 novembre 1952 : « Il est temps que j’en aie fini avec ce travail. I am really brocken down. » Mêlant l’anglais au français elle évoque son épuisement, puis les problèmes de santé qui l’assaillent maintenant : ses douleurs aux jambes l’empêchent de dormir (l’exploratrice a 84 ans en 1952). À cette date, l’imprimeur ne sait pas encore quel format choisir pour cette grammaire d’un genre qui le déroute (lettre du 3 novembre 1952 à Mrs Llyod).

       Madame Néel poursuit sa tâche avec assiduité car d’autres livres sont en route comme elle l’explique à ses cousins belges le 25 mai 1953 : « Pour le moment je mets en français un roman tibétain d’Albert qui ira chez Plon (le roman s’entend) et ma grammaire tibétaine est sous presse. »3 Il s’agit de La puissance du néant qui paraîtra en 1954 (texte rédigé initialement en anglais). En 1953 un autre livre de reportage-témoignage avait été publié : Le vieux Tibet face à la Chine nouvelle.



1 Extrait de la correspondance d’A. David-Néel à Maria Lloyd. Archives de la Maison Alexandra David-Néel.

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Joëlle Désiré-Marchand, pour la Maison Alexandra David-Néel. 2011



       Malgré tous les efforts de l’exploratrice, les problèmes posés par les caractères tibétains de la grammaire restaient insurmontables en 1954 : « La grammaire, à cause de la question des caractères tibétains, me donne beaucoup de mal. Bocke veut essayer une édition en stencil. Je trouve cela très laid. Il faudra sans doute revenir à l’idée de photographier, » écrit Alexandra à Mrs Llyod le 14 février 1954. Il semble donc que les difficultés techniques aient finalement empêché l’édition de cette grammaire qui aurait pourtant rendu service aux chercheurs de l’époque, tant ce type d’ouvrage était rare dans la première moitié du XXe siècle.


2 Extrait de la correspondance d’A. David-Néel à la famille Panquin. Archives de la Maison Alexandra David-Néel.

3 Extrait de la correspondance d’A. David-Néel à la famille Panquin. Archives de la Maison Alexandra David-Néel.

Joëlle Désiré-Marchand, pour la Maison Alexandra David-Néel. 2011


       Nous n’avons pas trouvé d’allusions ultérieures à la grammaire dans les textes et les correspondances de Madame Néel. La vieille exploratrice allait bientôt devoir affronter une douloureuse épreuve : le décès d’Aphur Yongden le 8 novembre 1955. Très affectée par la disparition de ce compagnon et collaborateur d’un dévouement total, sans doute a-t-elle alors choisi de porter ses forces vers la rédaction d’ouvrages jugés philosophiquement plus importants que la grammaire : La Connaissance transcendante d’après les commentaires

tibétains, puis L’Avadhuta Gitâ de Dattatraya. Poème mystique Vedânta advaïta paraîtront en 1958. L’arrivée de Marie-Madeleine Peyronnet en juin 1959 allait permettre à l’orientaliste de poursuivre ses travaux durant les dix dernières années de sa longue vie.

La grammaire devait cependant garder une place importante dans le coeur de Madame David-Néel puisqu’elle l’évoque dans son testament :

       « J'ai actuellement chez moi le manuscrit d'une "grammaire tibétaine simplifiée" que j'ai écrite en collaboration avec le Lama Yongden. Elle est à l'usage des français débutant dans l'étude de la langue tibétaine.

Si elle n'a pas encore été publiée au moment de ma mort, l'héritier la fera publier en se chargeant des frais de publication. Le nom des auteurs sera : Alexandra David-Néel et Lama Yongden, imprimé sous le titre…

       Parmi les quelques bijoux, sans grande valeur, que l'on trouvera chez moi, l'on trouvera une collection d'anciennes pièces d'or du Népal et une de la Tunisie. Elles sont montées en façon de collier. S'il en était besoin, l'on pourrait utiliser le produit de leur vente comme contribution aux frais de la grammaire tibétaine ».



L’édition de la grammaire ne serait plus justifiée aujourd’hui, affirme le linguiste Nicolas Tournadre, tant la langue tibétaine a évolué depuis le début du XXe siècle.





Joëlle Désiré-Marchand – 6 Décembre 2011


Remerciements

Je remercie Marie-Madeleine Peyronnet et Frank Tréguier, Directeur de la Maison Alexandra David-Néel, qui ont bien voulu mettre à ma disposition la grammaire, les correspondances évoquées dans ce texte, ainsi que la référence au testament de l’exploratrice.

Joëlle Désiré-Marchand, pour la Maison Alexandra David-Néel. 2011


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